
Enfants HPI et sommeil : ce que dit vraiment l’étude du CHU de Lyon (et ce qu’il faut éviter de conclure trop vite)
Le soir, tout peut basculer en quelques minutes : un enfant fatigué, un coucher qui s’étire, des questions qui se multiplient, un cerveau qui semble “repartir” au moment où il devrait ralentir. Beaucoup de parents se demandent alors si le sommeil des enfants HPI est “forcément” différent — et si le haut potentiel expliquerait à lui seul les difficultés d’endormissement ou les réveils nocturnes.
Ces questions reviennent souvent en consultation. Et elles sont alimentées par des articles grand public qui transforment parfois une étude intéressante en explication globale : “les enfants HPI dorment mal parce que leur cerveau est hyperactif”, ou parce qu’ils auraient une “pensée en arborescence” qui empêcherait le repos.
Le problème, ce n’est pas d’en parler. Le problème, c’est de confondre ce qu’une étude observe avec ce qu’elle prouve. Dans cet article, je propose une lecture rigoureuse et accessible d’une étude réalisée au CHU de Lyon : ce qu’elle apporte, ce qu’elle ne permet pas d’affirmer et les repères concrets à garder si l’enfant HPI rencontre des difficultés de sommeil.
Pourquoi certaines conclusions médiatiques vont trop vite
Un titre du type “une étude dévoile pourquoi…” suggère une causalité claire : on aurait trouvé la cause des problèmes de sommeil chez les enfants HPI. Or, en science, une étude peut :
- décrire des différences observées entre deux groupes,
- repérer des associations,
- ouvrir des hypothèses,
sans pour autant démontrer un mécanisme unique, ni expliquer ce qui se passe pour tous les enfants (d’autant plus que l’échantillon est assez petit).
Ce point est essentiel, car sur le sommeil — encore plus chez l’enfant — les facteurs sont multiples : émotionnels, familiaux, environnementaux, développementaux… et parfois médicaux.
L’étude du CHU de Lyon : de quoi parle-t-on exactement ?
L’étude s’intitule Sleep of Children with High Potentialities: A Polysomnographic Study (2020). Elle compare un groupe d’enfants identifiés comme “à haut potentiel” à un groupe contrôle, en utilisant une polysomnographie (PSG), c’est-à-dire une mesure objective du sommeil réalisée pendant une nuit (activité cérébrale, mouvements oculaires, respiration, etc.).
Ce qu’il faut garder en tête pour interpréter ce type de travail :
- c’est une étude cas-témoins (on compare deux groupes),
- sur une seule nuit de PSG,
- avec un effectif modeste (classique dans ce type de protocole, mais limitant),
- un design qui permet d’observer des différences, pas d’identifier “la” cause unique.
Ce que l’étude montre réellement (et ce qui est intéressant)
1) Plus de plaintes et d’insomnie rapportées chez les enfants HPI
Un point clinique important est confirmé : les plaintes de sommeil (notamment autour de l’endormissement) sont plus souvent rapportées dans le groupe “haut potentiel”.
À retenir : un vécu subjectif difficile au coucher est une donnée en soi. Il mérite d’être entendu, même si la PSG ne montre pas forcément une “anomalie” globale du sommeil.
2) Un signal manifeste sur le sommeil paradoxal (REM)
Le résultat le plus net concerne le sommeil paradoxal (REM) : les enfants du groupe “haut potentiel” ont, en moyenne, davantage de REM (en durée et en proportion).
Ce résultat est intéressant sur le plan de la recherche, car le REM est impliqué dans des processus de consolidation, d’intégration émotionnelle et de traitement de l’information. Mais attention : intéressant ne veut pas dire explication totale.
3) Une macro-structure du sommeil globalement comparable sur de nombreux paramètres
C’est un point qui contredit plusieurs raccourcis fréquents : beaucoup d’indicateurs “macro” (architecture générale de la nuit) ne diffèrent pas significativement entre les groupes.
En clair : l’étude ne décrit pas un sommeil “effondré” ou radicalement atypique chez les enfants HPI. Elle met plutôt en évidence un profil nuancé, avec un signal sur le REM et un décalage possible entre ressenti et mesures globales.
Ce que l’étude ne permet pas de conclure (malgré ce qu’on lit parfois)
Certaines affirmations circulent facilement parce qu’elles racontent une histoire simple. Pourtant, dans cette étude :
- l’idée de “cycles plus courts et plus nombreux” n’est pas confirmée,
- l’idée de “moins de sommeil lent profond” n’est pas confirmée,
- l’idée d’un REM “plus précoce” (latence REM plus courte) n’est pas confirmée,
- et surtout : on ne peut pas conclure que les enfants HPI dorment mal “à cause” d’une hyperactivité cérébrale.
Pourquoi ? Parce que le protocole observe des associations sur un échantillon donné, à un instant donné — il ne démontre pas un mécanisme causal unique applicable à tous les enfants.
“Pensée en arborescence” : utile comme métaphore mais fragile comme explication scientifique
De nombreux parents reconnaissent un vécu réel : au coucher, l’enfant décrit un foisonnement mental, un défilement d’idées, d’histoires, de questions, parfois des inquiétudes. C’est un vécu fréquent… chez certains enfants HPI, mais aussi chez des enfants non-HPI.
Le point de vigilance est le suivant :
- La “pensée en arborescence” est surtout une métaphore clinique/populaire.
- Elle n’est pas un concept standardisé au même niveau que des fonctions mieux définies et mesurables (inhibition, flexibilité cognitive, contrôle attentionnel, pensée divergente…).
Autrement dit : on peut s’en servir pour décrire un ressenti, mais c’est trop fragile pour expliquer à elle seule l’insomnie, ou pour devenir une “preuve” du haut potentiel.
Et plus largement, le champ HPI est particulièrement exposé aux neuromythes : des explications “neuro” séduisantes, faciles à retenir, mais trop simplificatrices. Une approche rigoureuse consiste à garder une question ouverte : quels processus (cognitifs, émotionnels, environnementaux) contribuent au sommeil de cet enfant-là ?
Pourquoi un enfant HPI peut-il avoir des difficultés de sommeil ?
Plutôt que de chercher une cause unique, il est souvent plus utile de regarder une combinaison de facteurs possibles, par exemple :
- anxiété, hypervigilance, inquiétudes au coucher (peur de ne pas dormir, anticipations, ruminations) ;
- sensibilité émotionnelle : la journée “redescend” au moment du coucher ;
- routines instables (horaires variables, coucher conflictuel, négociations interminables) ;
- écrans et lumière le soir, stimulations tardives ;
- conditionnements d’endormissement (l’enfant s’endort seulement avec une présence, un rituel très précis, ou dans certaines conditions) ;
- décalage de rythme (certaines familles constatent une tendance au coucher tardif) ;
- comorbidités possibles (TDA/H, troubles anxieux, TSA, etc.) qui peuvent influencer le sommeil sans être “causées” par le HPI ;
- parfois des facteurs médicaux (ronflement important, apnées, douleurs, reflux, jambes sans repos…).
L’idée clé : le haut potentiel peut colorer l’expérience (vitesse de pensée, intensité émotionnelle, sensibilité), mais le sommeil reste multifactoriel.
Repères concrets pour aider (sans recettes miracles)
1) Clarifier le type de difficulté
Avant de multiplier les solutions, une question simple : qu’est-ce qui coince exactement ?
- endormissement long ?
- réveils nocturnes ?
- réveil très précoce ?
- refus du coucher ?
- somnolence en journée ?
- différence semaine / week-end ?
Un mini “journal du sommeil” sur 10–14 jours (horaires, réveils, écrans, événements marquants) suffit souvent à faire émerger une logique.
2) Stabiliser les repères, sans rigidifier la relation
Quelques bases qui aident beaucoup d’enfants :
- horaires aussi réguliers que possible (surtout l’heure de lever),
- séquence de coucher courte et prédictible (toujours dans le même ordre),
- baisse progressive des stimulations 45–60 minutes avant le sommeil,
- chambre associée au repos (pas à la négociation sans fin).
3) Apaiser le “trop-plein” mental au coucher
Pour les enfants qui “pensent trop” le soir, on peut tester des outils simples, non intrusifs, et adaptables :
- un carnet près du lit (dessiner/écrire 2 minutes puis fermer le carnet),
- un enregistreur où il peut raconter ses histoires,
- un “parking à pensées” : on dépose les questions pour demain,
- une courte routine corporelle (respiration lente, détente musculaire, histoire audio douce),
- une phrase repère : “Mon cerveau a le droit d’avoir des idées, et mon corps peut se reposer quand même.”
L’objectif n’est pas de “stopper” la pensée, mais de diminuer l’activation et de redonner une sensation de contrôle.
4) Savoir quand demander un avis médical
Il est préférable d’en parler avec un professionnel si :
- le trouble dure et retentit sur l’humeur, l’attention, la scolarité ;
- il y a des signes respiratoires (ronflement fort, pauses, agitation extrême) ;
- l’enfant exprime une détresse importante autour du sommeil.
Concernant la mélatonine : elle peut être utile dans certaines situations spécifiques, mais elle n’est généralement pas une première réponse automatique. L’idée la plus protectrice reste : habitudes de sommeil + avis médical si l’on envisage un complément, surtout chez l’enfant.
Ce qu’on peut retenir de cette étude
À garder
- Les plaintes de sommeil chez les enfants HPI existent et méritent d’être prises au sérieux.
- L’étude du CHU de Lyon apporte un résultat intéressant : davantage de sommeil paradoxal (REM) en moyenne.
- Le sommeil doit faire partie de l’évaluation globale d’un enfant (HPI ou non) quand il y a souffrance.
À éviter
- “Tous les HPI dorment mal.”
- “La pensée en arborescence explique l’insomnie.”
- “Le REM arrive plus tôt” / “ils ont moins de sommeil profond” (ce n’est pas confirmé par cette étude).
- “On a trouvé la cause” : on a surtout trouvé un signal et des hypothèses à explorer.
En somme, on voit que rigueur scientifique et écoute clinique vont ensemble
Le sommeil des enfants HPI n’a pas besoin d’être raconté comme un mystère neuro-magique pour être pris au sérieux. Une étude fournie peut apporter des pistes (comme ici sur le REM), tout en laissant ouverte la réalité essentielle : chaque enfant a sa combinaison de facteurs.
Si votre enfant HPI souffre d’un trouble du sommeil, l’enjeu n’est pas de trouver une étiquette parfaite, mais d’identifier ce qui entretient le problème et de remettre du prévisible, du sécurisant et du “respirable” dans les soirées. Et en cas de doute ou de retentissement important : un professionnel qualifié peut aider à faire le tri, sans conclusions hâtives.
Références
- Guignard-Perret, A. et al. – 2020 – Sleep of Children with High Potentialities: A Polysomnographic Study (Journal of Clinical Medicine) – https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7600350/
- Psychologies.com – s.d. – Une étude dévoile pourquoi les enfants HPI dorment mal – https://www.psychologies.com/famille/enfants/etude-chu-lyon-cerveau-enfants-hpi-sommeil-612178
- American Academy of Sleep Medicine – s.d. (page mise à jour) – Health Advisory: Melatonin Use in Children and Adolescents – https://aasm.org/advocacy/position-statements/melatonin-use-in-children-and-adolescents-health-advisory/
- Schmitt, A. et al. – 2023 – Neuromyths and knowledge about intellectual giftedness… – https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10623439/
