Pourquoi peut-on se sentir seul alors qu’on est entouré ?

Pourquoi peut-on se sentir seul alors qu’on est entouré ?

A la question : « tu as des amis avec toi à l’école ! », cet enfant de 6 ans me répond : « non je suis pas avec mais, …. à côté ». Cette lucidité désarmante me conduit à en savoir davantage sur le sentiment de solitude ressenti par les individus et plus spécialement les HPI.

Avoir des amis, un conjoint, une famille ou de nombreux contacts ne protège pas toujours du sentiment de solitude. Certaines personnes ont une vie sociale apparemment bien remplie et éprouvent pourtant cette impression douloureuse : « Personne ne me connaît vraiment. »

Ce paradoxe devient plus facile à comprendre lorsque l’on distingue trois réalités différentes :

  • être objectivement isolé ;
  • se sentir seul ;
  • ne pas se sentir suffisamment compris, soutenu ou reconnu dans ses relations.

La solitude ne se mesure donc pas uniquement au nombre de personnes présentes autour de nous. Elle dépend aussi de ce que nous pouvons vivre et partager avec elles.

Être seul, être isolé et se sentir seul : trois réalités différentes

Dans le langage courant, ces notions sont souvent confondues.

Être seul

Être seul décrit d’abord une situation : personne ne se trouve avec nous à un moment donné.

Cette solitude choisie peut être agréable, reposante ou même nécessaire. Elle permet de réfléchir, de créer, de récupérer après des interactions sociales ou de retrouver un espace intérieur.

Une personne peut donc passer beaucoup de temps seule sans en souffrir.

Être socialement isolé

L’isolement social renvoie davantage à la situation objective d’une personne : peu de contacts, peu d’occasions d’échange, absence de soutien disponible ou faible intégration dans un réseau familial, amical ou professionnel.

Cet isolement peut être subi, mais il ne s’accompagne pas systématiquement d’un sentiment de solitude.

Ressentir de la solitude

La solitude est une expérience subjective. Elle apparaît lorsque les relations vécues ne correspondent pas suffisamment aux relations dont la personne aurait besoin.

L’écart peut concerner :

  • la fréquence des contacts ;
  • la proximité affective ;
  • le sentiment d’appartenance ;
  • la réciprocité ;
  • la possibilité de se confier ;
  • le sentiment d’être compris ;
  • ou la sécurité émotionnelle ressentie dans la relation.

Deux personnes ayant une vie sociale comparable peuvent donc éprouver leur situation de manière très différente.

Pourquoi la présence des autres ne suffit-elle pas toujours ?

Nous pouvons être entourés tout en ayant le sentiment que certaines parties importantes de nous-mêmes restent invisibles.

Cela arrive notamment lorsqu’une personne :

  • adapte constamment son comportement aux attentes des autres ;
  • donne beaucoup de soutien mais en reçoit peu ;
  • n’ose pas exprimer ses doutes ou ses fragilités ;
  • ne partage avec son entourage que des informations superficielles ;
  • se sent jugée lorsqu’elle parle de ce qui lui tient réellement à cœur ;
  • a le sentiment de devoir tenir un rôle : parent solide, professionnel compétent, enfant sans problème, ami toujours disponible ;
  • ne trouve pas suffisamment de réciprocité dans ses relations.

Dans ce cas, les échanges peuvent être nombreux sans produire un véritable sentiment de connexion.

On parle, mais pas nécessairement de ce qui compte.
On est vu, mais pas toujours compris.
On est sollicité, mais pas forcément soutenu.

Le problème n’est donc pas uniquement l’absence de relations. Il peut résider dans l’impossibilité d’être authentiquement présent au sein de ces relations.

« Être connu » : que signifie réellement cette expression ?

Se sentir connu ne signifie pas que l’autre doit tout savoir de nous, deviner nos pensées ou comprendre spontanément chacune de nos réactions.

Une relation suffisamment sécurisante est plutôt une relation dans laquelle nous pouvons progressivement :

  • exprimer un désaccord sans craindre immédiatement le rejet ;
  • parler d’une difficulté sans devoir la minimiser ;
  • reconnaître une émotion sans nous sentir ridicules ;
  • demander de l’aide ;
  • montrer plusieurs facettes de nous-mêmes ;
  • nous sentir écoutés sans être aussitôt corrigés ou conseillés ;
  • constater que l’autre se souvient de ce qui est important pour nous.

Il ne s’agit pas d’une transparence absolue. Une relation saine respecte également l’intimité, les limites et le rythme de chacun.

Le sentiment d’être connu se construit davantage par une succession d’expériences de confiance, d’écoute et de réciprocité que par une confidence spectaculaire.

Ce que montre réellement l’étude de Harvard

La Harvard Study of Adult Development a commencé en 1938. Elle a initialement suivi 724 jeunes hommes issus de deux groupes très différents, puis a été étendue à leurs conjointes et à leurs descendants.

Cette étude longitudinale est fréquemment résumée par une formule : les bonnes relations contribueraient à une vie plus heureuse et en meilleure santé.

Les résultats mettent effectivement en évidence des associations durables entre la qualité des relations, le bien-être et différents indicateurs de santé. La satisfaction relationnelle observée au milieu de la vie a notamment été associée à l’état de santé plusieurs décennies plus tard.

Il faut cependant rester précis : ces recherches ne permettent pas d’affirmer qu’une relation satisfaisante provoque à elle seule une bonne santé. Les influences sont multiples et probablement réciproques. Une meilleure santé peut aussi faciliter les activités sociales et l’entretien des relations.

La cohorte historique présentait par ailleurs des limites importantes : elle était initialement composée d’hommes américains, majoritairement blancs, appartenant à une génération particulière. Les résultats ne constituent donc pas une règle universelle applicable de façon identique à chaque personne.

L’étude ne démontre pas non plus que « la véritable solitude » serait uniquement le fait de ne pas être connu. Cette formule est une interprétation éditoriale. Les travaux scientifiques conduisent plutôt à considérer ensemble la qualité des relations, le soutien disponible, l’isolement objectif et la solitude ressentie.

Solitude et santé : éviter les formules alarmistes

La solitude persistante et l’isolement social sont associés, dans de nombreuses études, à une moins bonne santé physique et psychologique.

Une méta-analyse portant sur 70 études et plus de 3,4 millions de participants a notamment rapporté une augmentation statistique du risque de mortalité prématurée associée :

  • à la solitude ressentie ;
  • à l’isolement social ;
  • et au fait de vivre seul.

Ces résultats sont importants, mais ils ne permettent pas de prédire le destin individuel d’une personne. Ils décrivent des associations observées à l’échelle de populations.

La comparaison médiatique entre solitude et consommation de « quinze cigarettes par jour » doit, elle aussi, être maniée avec précaution. Il ne s’agit ni d’une équivalence médicale individuelle ni d’un résultat provenant directement de l’étude de Harvard.

Dramatiser peut d’ailleurs avoir un effet contre-productif : une personne souffrant déjà de solitude risque de se sentir encore davantage défaillante ou menacée.

La solitude doit être considérée comme un signal à écouter, et non comme une faute personnelle.

Pourquoi certaines personnes se protègent-elles en se montrant peu ?

Le sentiment de ne pas être compris ne provient pas toujours uniquement de l’attitude de l’entourage.

Après des expériences de rejet, de moquerie, d’invalidation ou de trahison, une personne peut apprendre à se protéger. Elle sélectionne ce qu’elle montre, anticipe les réactions négatives ou évite de demander du soutien.

Cette protection est compréhensible. Elle peut cependant entretenir un cercle relationnel difficile :

  1. la personne craint de ne pas être comprise ;
  2. elle révèle peu ce qu’elle vit réellement ;
  3. son entourage ne perçoit pas ses besoins ;
  4. les réponses reçues semblent superficielles ou inadaptées ;
  5. elle en conclut qu’elle ne peut compter sur personne ;
  6. elle se protège davantage.

Ce cercle n’est pas volontaire. Il ne suffit donc pas de conseiller à la personne de « sortir davantage » ou de « faire un effort ».

L’enjeu peut être d’identifier une relation suffisamment sûre dans laquelle expérimenter, progressivement, une communication plus personnelle.

Les personnes HPI sont-elles plus exposées à la solitude ?

Il serait imprudent d’affirmer que le haut potentiel intellectuel conduit naturellement à la solitude.

Les personnes HPI constituent une population très hétérogène. Beaucoup disposent de relations satisfaisantes et ne rencontrent pas de difficulté sociale particulière. Le haut potentiel ne constitue pas en lui-même un trouble relationnel.

Certaines personnes peuvent néanmoins décrire un sentiment de décalage lorsque :

  • leurs centres d’intérêt sont peu partagés ;
  • elles recherchent une grande intensité ou une forte profondeur dans les échanges ;
  • elles analysent beaucoup les interactions ;
  • elles ont longtemps dissimulé certaines caractéristiques pour mieux s’adapter ;
  • leur environnement a valorisé leurs compétences tout en accueillant peu leurs émotions ;
  • d’autres difficultés sont présentes : anxiété, TDAH, TSA, dépression, expériences de rejet ou histoire relationnelle complexe.

Le sentiment d’être différent ne doit donc pas être automatiquement attribué au HPI. Cette explication unique risquerait de masquer d’autres facteurs personnels, relationnels ou psychopathologiques.

La question clinique la plus utile n’est pas seulement : « Cette personne est-elle HPI ? », mais plutôt :

« Dans quelles situations se sent-elle en lien, en décalage, obligée de s’adapter ou empêchée d’être elle-même ? »

Faut-il multiplier les rencontres ?

Pas nécessairement.

Lorsqu’une personne souffre de solitude, on lui conseille souvent de pratiquer une activité collective, de sortir ou de rencontrer davantage de monde. Ces propositions peuvent être utiles si elle manque réellement d’occasions de contact.

Mais elles ne répondent pas toujours à une solitude principalement émotionnelle. On peut ajouter des contacts à son agenda sans construire de relation plus nourrissante.

Il peut alors être préférable de chercher à améliorer trois dimensions :

1. La compatibilité

Existe-t-il des personnes avec lesquelles les intérêts, les valeurs, l’humour ou la manière d’échanger sont suffisamment compatibles ?

2. La sécurité

La relation permet-elle d’exprimer progressivement une émotion, une limite ou un désaccord sans crainte excessive d’être humilié ou rejeté ?

3. La réciprocité

Chacun peut-il écouter, parler, demander du soutien et en apporter ? Une relation dans laquelle une seule personne soutient constamment l’autre peut devenir épuisante.

Un exercice pour mieux comprendre sa solitude

Plutôt que de compter uniquement le nombre de personnes présentes dans votre vie, vous pouvez observer la fonction de vos différentes relations.

Pour chaque personne importante, demandez-vous :

  • Puis-je lui parler lorsque quelque chose ne va pas ?
  • Puis-je partager une bonne nouvelle sans me sentir diminué ?
  • Est-ce que je peux dire non ?
  • Est-ce que je me sens écouté ou seulement conseillé ?
  • Puis-je montrer mes incertitudes ?
  • Cette relation est-elle réciproque ?
  • Après nos échanges, est-ce que je me sens généralement apaisé, stimulé, tendu ou vidé ?
  • Quelle partie de moi-même trouve sa place dans cette relation ?
  • Quelle partie reste systématiquement cachée ?

Une seule personne ne peut pas répondre à tous nos besoins. Certaines relations offrent de la tendresse, d’autres une stimulation intellectuelle, une aide concrète, de l’humour ou un sentiment d’appartenance.

L’objectif n’est donc pas de rechercher une relation parfaite, mais un ensemble de liens suffisamment diversifiés, fiables et ajustés.

Comment approfondir un lien sans se dévoiler brutalement ?

L’intimité relationnelle se construit progressivement.

On peut commencer par :

  • exprimer une préférence personnelle ;
  • partager une préoccupation modérée ;
  • demander un service précis ;
  • expliquer ce dont on aurait besoin : écoute, conseil, présence ou aide concrète ;
  • poser une question un peu plus personnelle à l’autre ;
  • reprendre contact après un échange important ;
  • proposer un rendez-vous régulier plutôt que d’attendre une occasion exceptionnelle.

Par exemple, au lieu de dire « Ça va » lorsque ce n’est pas vraiment le cas, il est possible d’essayer :

« Je traverse une période un peu compliquée. Je n’ai pas forcément besoin de solutions, mais j’aimerais pouvoir en parler quelques minutes. »

La réponse de l’autre fournit alors une information précieuse sur la disponibilité et la sécurité de la relation.

Quand le sentiment de solitude doit-il alerter ?

Une souffrance ponctuelle ne relève pas nécessairement d’un problème psychologique. Elle peut survenir après un déménagement, une séparation, un changement professionnel, un deuil ou une période de transition.

Il devient important de demander de l’aide lorsque la solitude :

  • persiste et s’intensifie ;
  • entraîne un retrait croissant ;
  • s’accompagne d’une perte d’intérêt ou de plaisir ;
  • altère le sommeil, l’alimentation ou le fonctionnement quotidien ;
  • provoque un profond sentiment d’inutilité ou de désespoir ;
  • s’accompagne d’une anxiété sociale importante ;
  • réactive des expériences traumatiques ;
  • ou fait apparaître des idées suicidaires.

Un médecin, un psychologue ou un psychiatre pourra rechercher ce qui entretient cette souffrance et proposer un accompagnement adapté.

En présence d’idées suicidaires ou d’un danger immédiat, il faut contacter sans attendre le 3114, numéro national de prévention du suicide accessible gratuitement en France, ou le 15/112 en cas d’urgence.

Être entouré n’est pas toujours être relié

La solitude ne se résume ni à un carnet d’adresses vide ni à un manque d’activités.

Elle peut signaler l’absence de relations suffisamment sûres, réciproques ou ajustées aux besoins de la personne. Elle peut aussi être entretenue par la peur du rejet, les stratégies de protection, une période de transition ou une difficulté psychologique plus globale.

La réponse n’est donc pas toujours de rencontrer davantage de personnes. Elle peut consister à repérer les relations dans lesquelles un lien plus authentique peut se construire — progressivement, sans exiger de soi une transparence totale.

Car entre être entouré et se sentir réellement relié, il existe parfois une différence essentielle : la possibilité d’être soi-même tout en restant en relation.

Références

  • Holt-Lunstad, J., Smith, T. B., Baker, M., Harris, T. & Stephenson, D. (2015). Loneliness and Social Isolation as Risk Factors for Mortality: A Meta-Analytic Review. Perspectives on Psychological Science, 10(2), 227-237.
  • Waldinger, R. J. & Schulz, M. S. (2010). What’s Love Got to Do With It? Social Functioning, Perceived Health, and Daily Happiness in Married Octogenarians. Psychology and Aging, 25(2), 422-431.
  • Poirier, J., Brault-Labbé, A. & Brassard, A. (2025). Living With the Gift of Giftedness: An Exploratory Study on the Well-Being of Intellectually Gifted Adults. Journal for the Education of the Gifted.
  • Harvard Study of Adult Development, Université Harvard.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.